Une nouvelle “Vie” du prophète Muhammad

 

Salah Guemriche

Depuis une décennie, on ne compte plus les biographies consacrées au prophète de l’Islam, à travers le monde. La plupart ne sont en fait que des compilations de compilations. Avec, tout juste, quelques variantes dans le genre (académique, littéraliste, exégétique), sinon dans la traduction. Ainsi, en est-il du Coran : chaque nouveau traducteur reprend les versions de ses prédécesseurs, à côté de la version arabe, et tout son travail consiste tout bonnement à en changer telle formulation ou telle tournure syntaxique. Il suffit pour cela de maîtriser à la fois la langue source et la langue cible, et le tour est joué. Aussi, est-on en droit de se demander pourquoi les éditeurs s’évertuent-ils à nous proposer bon an mal an leur version «inédite» là où une version «revue et corrigée» suffirait… 

Concernant la sira (biographie) du prophète, une version se distinguera d’une autre selon l’importance accordée par le biographe à la Sunna et aux Hadiths – lesquels, on le sait, restent sujets à caution… La version de la vie du prophète que nous livre Zidane Mériboute a au moins un mérite, déterminant : elle exploite une « source authentique accessible uniquement an langue arabe », datant du IXe siècle, dont l’auteur est Ibn Sa’d el Baghdadi (785-845). C’est dire que cette biographie est la première, contemporaine, à puiser au plus près de la source. Si l’on ajoute que l’historien Ibn Sa’d était réputé pour son érudition et sa fiabilité, on comprendra en quoi Zidane Mériboute se distingue de ses prédécesseurs. Qui plus est, l’homme, consultant auprès d’organisations internationales (à Genève, et au CICR à Londres), connu pour ses ouvrages sur l’islam et le soufisme1, a le souci de la contextualisation, pour la meilleure compréhension des faits et gestes du prophète. Une «vie» que le lecteur suit sans risque de se perdre dans les digressions essentialistes propres à ces biographies orientées que la tourmente islamophobe, nourrie des forfaits intégristes, place parmi les succès de librairie…

Contrairement aux biographies antérieures, affirme l’auteur, «la version arabe de la Sira d’Ibn Sa’d, bien que largement répandue dans certaines écoles théologiques islamiques, n’a jamais été traduite en français ni, dans son intégralité, en anglais, et encore moins dans une autre langue européenne.». Le seul traducteur à s’être penché sérieusement sur l’œuvre d’Ibn Sa’d (Kitab al-Tabaqât al-Kubrâ) est un orientaliste allemand, Eduard Sachau (1845-1930). Mais il n’avait traduit en fait que l’index thématique (accompagné de ses propres commentaires) des huit ou neuf volumes (selon l’édition). C’est en faisant cette découverte que Zidane Mériboute fut convaincu de l’intérêt à porter à la connaissance des francophones la version restée jusque-là inédite dans la langue de… Voltaire.

Qu’apporte donc de nouveau, pour les non-arabophones, cette «nouvelle» Vie du prophète ? D’abord, un éclairage sur une genèse. Celle des Hachémites, dont l’ancêtre, Hachim, l’arrière-grand-père du prophète, gagna sa notoriété par une action qui n’est pas sans rappeler, symboliquement, le miracle christique de la «multiplication des pains». Sauf que, là, il ne s’agit pas d’un miracle mais d’un fait. Une histoire de sécheresse et de famine, qui frappa la Mecque et sa région. Alors que le grand Omeyya, le cousin de Hachim, se contentait de s’enfermer avec sa famille dans sa propriété «gorgée de victuailles», celui-ci décida de se rendre à Damas. Une initiative qu’Ibn Sa’d rapporte en ces termes : «Il se procura une grande quantité de pain cuit et la transporta à dos de chameaux jusqu’à la Mecque. A son retour, les Mecquois, ébahis, le regardaient déballer le pain du dos des méharis pour le broyer en morceaux, le piler et le mettre à tremper dans de la soupe. Ensuite, (il) sacrifia ses chameaux et répartit leur viande tendre dans de grandes écuelles de bois auxquelles il ajouta la soupe au pain qu’il distribua à la foule, médusée devant son geste généreux. Par son action spontanée, toute une population famélique et éprouvée par une insoutenable sécheresse fut enfin rassasiée.». Cette histoire passerait pour une simple anecdote si elle n’était pas à l’origine de l’immense notoriété des Hachémites, et ce, malgré la guerre que la bourgeoise mecquoise allait déclarer à l’arrière-petit-fils, Muhammad, l’empêcheur de commercer en rond. En rond autour de la Kaâba…

Toujours est-il que cette «multiplication des pains», version mecquoise, engendra sa propre légende, celle qui valut justement à l’arrière-grand-père du prophète le surnom de hachim : «celui qui rompt le pain» (pour l’auteur : «l’émietteur de pain»). Et voilà comment une dynastie appelée à bouleverser l’état du monde tira son nom d’une simple histoire d’«ingérence humanitaire», avant l’heure ! 

Evidemment, ceci n’est pas l’essentiel de cette biographie. Où l’on apprend que, contrairement à ce que dit la Bible, le «fruit défendu» qui tentèrent Adam et Eve ne fut pas une pomme mais «du raisin de la vigne sacrée» : «l’arbre de la discorde fut une vigne et ses fruits continuent à séduire toute sa descendance» ! Et de fait, la descendance ne s’en privera pas, jusqu’à nos jours !… Déjà, pour arracher à son père le consentement à son mariage avec le futur prophète et néanmoins son employé, Khadidja le fit boire jusqu’à lui faire perdre la raison : «Ensuite, un festin de noce fut organisé pour les convives, qui écoutèrent de la musique et regardèrent avec plaisir danser les ravissantes domestiques de Khadidja au son des timbales. C’est d’ailleurs sur ces faits de la sira que certains musulmans se basent pour affirmer que la musique et la danse sont tolérées en islam…» Les intégristes apprécieront. Comme ils apprécieront sûrement d’apprendre que, selon le témoignage même de Aïcha, l’épouse préférée de leur prophète, celui-ci «participe aux travaux ménagers» et «souvent, il recoud ses vêtements et répare ses chaussures» !…

Et puis, pour ajouter à la nouveauté, on nous apprend que, sans contester la thèse biblique de la création du monde en six jours, l’islam nie l’idée que Dieu ait pris du repos au septième : à cette idée, l’islam «substitue la notion de veille», plus cohérente que celle du repos, après tout : «Cette veille, nous rappelle l’auteur, revêt l’aspect d’une prière collective obligatoire entre musulmans, et ce jour est le vendredi.». 

Cela dit, que l’on n’aille pas penser que ce que je signale ici comme anecdotes représentent l’essentiel de l’ouvrage. Le lecteur trouvera tout ce que les autres biographies ont rapporté : la révélation, dans la grotte de Hira et les apparitions de l’ange Gabriel ; le trouble partagé avec Khadidja ; le «voyage nocturne» ; la désignation des douze apôtres ; les épouses du prophète ; le conflit avec la bourgeoisie commerçante de la Mecque et l’exil à Médine ; le changement de la qibla et le conflit avec les tribus juives ; les différentes expéditions guerrières et la (re)conquête de la Mecque ; la mort du prophète, et les premières années de l’expansion de l’islam… 

Clairement structurée, avec mise en perspective et un souci didactique, cette nouvelle biographie, enrichie de précieuses annexes («éclairages» sur la Sunna, les hadiths, les quatre grandes écoles sunnites, le chiisme, le soufisme), intéressera autant les profanes que les initiés, les laïcs que les religieux. Une «vie» sans parti pris ni mystification : une biographie au-dessus de tout soupçon, en somme.

Salah Guemriche

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